Compte rendu de la conférence du Cardinal J. De Kesel, Archevêque de Malines Bruxelles le 1er mars 2018

Cycle de conférences 2017 – 2018 organisé par Daniel Hublet

« La place des religions dans la société actuelle »

par le Cardinal Jozef De Kesel, Archevêque de Malines-Bruxelles.

Un exercice magistral d’élévation de l’esprit et du cœur a captivé l’assistance en ce 1er mars 2018 à l’Eglise Saint-Marc d’Uccle. Cette belle église moderne a fait salle comble pour une conférence de haut vol du Cardinal De Kesel, venu partager sa réflexion à propos des religions et de la modernité, avec une ouverture d’esprit et un respect qui laisse de la place à toutes les confessions et courants philosophiques, que l’on soit chrétien, musulman, bouddhiste ou non croyant.

En abordant cette thématique de société cruciale pour le monde contemporain, le Cardinal nous prie d’emblée de l’excuser de ne pouvoir couvrir tous les aspects de ce sujet, tant il est vaste et complexe. Il nous livre des clés de lecture essentielles pour amorcer un débat qui méritera sans doute de se prolonger au-delà de cette conférence.


Qu’est-ce qu’une société religieuse ?

Pendant des siècles, la tradition chrétienne a formé la culture de nos régions. La société était religieuse et la question de sa place dans la société ne se posait pas. Elle était centrale et conditionnait toutes les dimensions de la culture : le vrai et le faux, l’éthique et la justice, l’organisation politique et la vie quotidienne. En sortant de l’église, on était encore dans l’Eglise. Ce n’est plus le cas aujourd’hui et depuis longtemps : notre monde occidental, notre culture a fondamentalement changé et cela a eu un impact important sur la place des religions dans notre société, en premier lieu pour le christianisme et cela bien avant le concile de Vatican II.

On trouve encore actuellement des sociétés religieuses. C’est le cas des pays musulmans où l’islam est plus qu’une religion, c’est aussi une culture, un monde. Chaque individu d’un pays musulman est musulman, il n’a pas d’autre choix, il ne peut pas se convertir à une autre religion, l’apostasie y est un crime. Difficile donc de se comprendre entre la société occidentale sécularisée et la société religieuse musulmane.

Si cette question de la place de la religion dans notre société se pose aujourd’hui, c’est bien à cause de l’islam. On peut le regretter mais pas le nier et il faudra construire l’avenir avec les musulmans présents dans notre pays.

 L’éclairage de l’histoire.

Pour comprendre comment la place du christianisme a évolué dans nos régions, il faut se demander ce qui lui a permis de s’imposer au départ. Comment cette religion d’origine étrangère, importée, qu’était le christianisme à la fin de l’Antiquité est-elle devenue le pilier de la société ? Jeter un coup d’œil en arrière est utile car méconnaître l’histoire, c’est prendre le risque de ne pas comprendre le présent.
C’est aux 2ème et 3ème siècles que le christianisme s’est formé culturellement, socialement et intellectuellement à partir de la tradition juive. La religion juive était présente partout dans le monde antique, en Grèce, en Turquie, à Rome et cette foi monothéiste répondait davantage à ce que les gens recherchaient. Le christianisme parvint à faire la synthèse dans sa liturgie et son comportement entre les traditions gréco-romaine et juive. Malgré le faible nombre d’adeptes à l’époque, la persécution des chrétiens démontre déjà leur importance car on ne poursuit pas ceux qui ne représentent rien. A la fin du 5ème siècle, au moment de la chute de l’empire romain, c’est le chaos dans nos régions et les peuples de l’Europe – Mérovingiens, Langobards, Wisigoths, Ostrogoths, Francs – cherchent à construire une nouvelle société en s’appuyant sur ce nouveau pilier que leur offre le christianisme, qui permet de garder des références aux traditions de Jérusalem et d’Athènes tout en apportant quelque chose de neuf et de fort, grâce à la personnalité du Christ lui-même et à la force de l’Evangile. C’est vraiment à partir du 8ème et 9ème siècle que le monde occidental devient un monde chrétien où la culture et la religion ne font qu’un et la foi chrétienne est le cœur de la construction de la société.

Quand et pourquoi cela va-t-il changer ?

Vers une société sécularisée.

La Réforme, au début du 16ème siècle, constitue un tournant. Luther ne cherchait pas à créer une nouvelle Eglise mais plutôt à réformer l’Eglise existante, ce qui a échoué et débouché sur une division de l’Eglise générant, pendant des décennies, conflits, guerres de religions et finalement la scission entre Pays-Bas du Nord et du Sud. En 1648, tous les rois et princes d’Europe signent la Paix de Münster ou Paix de Westphalie par laquelle ils s’engagent à ne plus se faire la guerre pour des raisons religieuses. On adopte le principe selon lequel le peuple suit la religion de son Roi : on est protestant quand le Roi est protestant et catholique quand le Roi est catholique. Ce principe ne perdure pas et on finira par laisser à chacun le choix de sa religion. C’est le premier pas de l’homme vers plus de liberté.

Le libre choix de croire ou de ne pas croire va prendre encore du temps mais s’imposera en donnant naissance à notre culture moderne qui se construit sur le principe de liberté de choisir sa religion, choisir de croire ou de ne pas croire, tout en respectant l’autre et ses convictions. La modernité va rechercher l’émancipation et l’épanouissement de l’homme, du citoyen, de la société, rendu possible par les progrès scientifiques et techniques. Le siècle des lumières entamera un mouvement qui ne signera pas la disparition de la religion mais ne la placera plus désormais au centre. Elle est présente dans le monde mais il ne lui appartient plus, ce n’est plus elle qui fait la loi, elle n’est plus l’instance qui détermine l’identité d’une culture.

L’apport et les limites de la modernité.

L’Eglise avait-elle les moyens d’inverser la tendance ? Vraisemblablement pas. Elle a donc accepté le changement et la légitimité d’une société sécularisée. Si cela signifie la fin de la chrétienté au sens du monde chrétien, ce n’est pas la fin du christianisme. L’Eglise peut-elle remplir sa mission sans avoir une position de pouvoir ? L’homme peut-il être chrétien dans un monde qui ne l’est pas ? C’est certes moins confortable mais c’est possible notamment grâce aux valeurs que la culture moderne a apportées aux cours des trois siècles pendant lesquels elle s’est construite. Elle a permis le vivre ensemble dans le respect de l’altérité et la liberté religieuse et de conscience. Cette modernité qui offre le cadre du vivre ensemble doit être préservée et c’est aux pouvoirs publics de la garantir pour chaque citoyen et chaque minorité.

Mais la modernité elle-même doit aussi accepter ses propres limites, ne pas imposer une pensée unique. En effet, la modernité propose comme idéal l’émancipation et le progrès mais que devient une société dont le seul but est l’émancipation et le progrès ? Est-ce que cela donne un sens à la vie ? La modernité n’amène pas la fin du questionnement de l’homme, qui n’est jamais satisfait et cherche toujours plus loin. L’homme reste fondamentalement religieux de par sa quête de sens, depuis toujours et dans toutes les cultures.

La modernité dit « Tu es libre ! ». A l’homme qui demande « Que dois-je faire ? », elle répond « Ce que tu veux ! ». Mais c’est source d’inquiétude, d’insécurité pour l’individu. Comme Kant l’a parfaitement théorisé, l’homme se pose trois questions fondamentales : « Que puis-je savoir ? » et la science lui répond ; « Que dois-je faire ? » et la morale lui vient en aide ; « Que puis-je espérer, que dois-je faire de ma vie ? » et la religion lui indique un chemin. Les traditions, notamment religieuses, qui cherchent plus loin que les limites de la modernité, apportent donc à l’homme moderne des réponses à sa quête de sens qu’il ne trouve pas ailleurs. Elles l’incitent à évoluer vers une société plus juste, plus humaine, plus fraternelle et donne un sens à son engagement pour ses enfants, pour les autres, pour les pauvres. C’est l’inverse d’une société basée uniquement sur le progrès et où l’indifférence se globalise, où tout le monde veut ce qui lui convient le mieux et où l’engagement pour l’autre diminue.

Disparition ou privatisation de la religion ? Une autre voie possible.

Dans ce monde désormais sécularisé, quelle est la place de la religion ? A cette question, deux réponses sont possibles.

Il y a ceux, peu nombreux mais influents, que d’aucuns qualifient de laïques laïcistes, qui considèrent que les grandes valeurs de la modernité, la liberté et la rationalité, sont incompatibles avec la religion. Pour s’émanciper, l’individu doit se couper de toutes les religions qui, à terme, doivent disparaître. Des idéologies du 20ème siècles comme le nazisme ou le communisme ont bien essayé d’en finir avec la religion sans y parvenir car l’homme, comme évoqué plus haut, est « anthropologiquement » religieux.

Une autre réponse, beaucoup plus répandue, même chez des chrétiens, consiste à tolérer la religion mais en considérant qu’il faut la confiner dans la sphère privée sans empiéter sur l’espace public. On parle alors de privatisation de la religion.

Les deux approches sont dangereuses car elles risquent de laisser un vide que l’individu cherchera d’office à combler. Si on privatise la religion, qu’on ne la laisse s’exprimer que dans la sphère privée, on n’incite pas à la tolérance, on ne montre pas à tous qu’il y a plusieurs voies possibles et on ne permet pas à chacun de se situer de façon libre dans cet espace.

Si cette question de la place de la religion dans la société se pose avec autant d’importance aujourd’hui, c’est surtout par rapport à l’islam. L’Afrique du Nord et le Proche-Orient ont besoin d’une société laïque neutre qui laisse le choix à ses citoyens. C’est porté par cette idée que l’évêque de Rabbat poursuit sa mission dans un pays où les possibilités pastorales sont limitées. Il s’occupe de 10 écoles catholiques où ni les élèves ni le corps professoral ne sont catholiques. Quand il réunit le corps professoral, il ne leur parle pas de catéchèse puisque c’est défendu mais de l’importance de l’éducation. Il ne prétend pas que certains ont raison et d’autres ont tort mais il reste pour montrer qu’il y a plusieurs voies possibles et que c’est bon d’avoir le choix et de respecter le choix des autres.

Si la place du christianisme a changé dans notre société moderne et sécularisée, il a été au cœur de la construction de notre culture. Il a forgé notre histoire et nos traditions et constitue nos racines communes, que l’on ne peut pas mépriser, que l’on soit chrétien ou non. La modernité nous a permis de vivre ensemble dans le respect des autres, quelles que soient les convictions de chacun et c’est précisément pour perpétuer cette liberté de conscience que la religion ne doit ni disparaître, ni être privatisée et qu’un christianisme vital doit perdurer aux côtés d’autres convictions, religieuses et non religieuses. C’est à la condition que nous conservions nos racines et que l’on continue à défendre la diversité des voies dans la quête du sens de la vie que l’on pourra aussi faire de la place à l’islam. Le défi pour l’islam aujourd’hui est donc de savoir si l’on peut être musulman dans une société, une culture qui ne l’est pas car jusqu’ici, l’islam a toujours vécu dans des cultures musulmanes.

L’exposé se poursuit par une session de questions-réponses, dont les questions préparées par les élèves de l’Institut Montjoie d’Uccle.

La soirée se termine par le traditionnel verre de l’amitié.

Ce compte rendu a été rédigé par Isabelle Vienne.

 

 

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