Compte rendu de la conférence de Gilles de Kerchove – Coordinateur pour l’Union européenne de la lutte contre le terrorisme – 19 octobre 2017

Cycle de conférences 2017 – 2018 organisé par Daniel Hublet

« Des attentats de Paris et Bruxelles à celui de Barcelone : la réponse de l’Union Européenne »

 

Conférence donnée par Gilles de Kerchove, Coordinateur pour l’Union Européenne de la lutte contre le terrorisme.
Le jeudi 19 octobre 2017, une nombreuse assistance s’était réunie pour écouter Gilles de Kerchove. Il a réussi, en un peu plus d’une heure et demi à nous faire comprendre de manière très précise l’ampleur et le type de menaces qui pèse sur l’Europe. Intéressant, confrontant, parfois inquiétant, son discours tranche avec la langue de bois et a le grand mérite d’être précis et complet. Pour lutter efficacement contre cette nébuleuse terroriste multidimensionnelle, il vaut mieux dit-il ne pas se voiler la face et connaître son ennemi pour pouvoir le neutraliser. Sa présentation s’articulait en trois volets : d’abord une analyse de l’évolution de la menace terroriste, suivie de l’exposé des initiatives de l’Europe en matière de lutte pour terminer avec quelques défis de l’Europe pour les mois et années à venir.

 

 

1.L’évolution de la menace terroriste sur l’Union Européenne.

Vers un environnement multidimensionnel.

Grâce aux informations collectées par les services de renseignements, les responsables de l’union européenne ont compris que d’un ennemi unique, Al Qaeda, bien identifié, aussi bien structuré qu’une multinationale, avec un nombre limité de personnes impliquées, on est passé à un environnement plus complexe, multidimensionnel, caractérisé par une grande diversité de profils, de modes opératoires et de cibles.

On y retrouve à la fois des cellules dormantes, radicalisées, préétablies en Europe par Daech et qui attendent un signal pour agir, des individus formés par Daech sur le terrain, en Syrie ou en Irak, et renvoyés en Europe pour agir, téléguidés depuis Raqqa et aussi, des personnes qui ne se sont pas rendues en Syrie ou en Irak, qui n’ont pas de liens directs avec des membres de Daech mais qui se sont radicalisées seules et ont été encouragées à passer à l’acte par le biais d’internet où l’on peut facilement trouver toute la propagande jihadiste.

Les cibles se sont également multipliées et diversifiées : les synagogues et les églises, les militaires et les forces de l’ordre mais aussi les simples passants (marché de Noël à Berlin, ramblas à Barcelone, promenades des Anglais à Nice, …). Quant aux modes opératoires, tout peut faire l’affaire, du couteau de cuisine à la bombe artisanale.

De la fin du califat vers Daech 2.0 ou la victoire d’Al Qaeda ?

La préoccupation actuelle des forces de l’ordre, après la chute de Raqqa, est le risque d’attentats par des radicalisés mais aussi par les revenants. On estime qu’il y a 7000 à 10000 combattants, très radicalisés et bien entrainés, qui tentent de traverser la frontière turque grâce à des passeurs. Tous ne reviendront pas vers l’Europe, beaucoup seront tués sur place.

Des mouvements inquiétants s’opèrent vers les régions du monde à faible gouvernance, notamment vers l’Asie du sud-est (par exemple, les Philippines), le Sinaï, la Libye, le Nigéria (où sévit le groupe Boko haram), la Somalie (où les shebab ont perpétré récemment un attentat à Mogadiscio), le Yémen (actuellement détruit et déstabilisé par l’intervention militaire de l’Arabie Saoudite et sans doute le plus préoccupant actuellement) ou l’Afghanistan où les talibans contrôlent encore 60% des districts et protègent Al Qaeda. Après la guerre d’Afghanistan, Al Qaeda a donc réussi à se maintenir et à se reconstituer en implantant des « franchises », c’est-à-dire des groupes indépendants qui lui ont fait allégeance et essaiment dans différents coins du monde. C’est ce que Daech va peut-être réussir à faire également car si le califat physique a été détruit à Raqqa, le califat virtuel est encore bien actif.

Certains experts émettent l’hypothèse d’une fusion possible à terme entre Al Qaeda et Daech dont Al Qaeda ressortirait gagnant, peut-être sous l’impulsion du fils d’Oussama Ben Laden, Hamza, qui, en diffusant un message de rassemblement est susceptible d’opérer cette fusion. On estime qu’il y a aujourd’hui entre 6000 et 10000 combattants en Irak, c’est-à-dire quatorze fois plus que lorsque les américains ont quitté l’Irak en 2011 : un vrai constat d’échec !

De nouvelles menaces ?

L’évolution technologique pose de nouveaux défis. Bien que le cyberterrorisme n’ait pas encore frappé, il est théoriquement possible pour une seule personne, derrière un ordinateur, de provoquer de grandes catastrophes. Jusqu’à présent, le Hamas a bien réussi à modifier quelques sites israéliens sans plus mais les mouvements terroristes comptent dans leurs rangs des « geeks » qui parviennent à manipuler les médias sociaux et pourraient à l’avenir, dans un horizon de 3 à 5 ans, s’attaquer à des sites nucléaires, à des barrages ou tenter de prendre le contrôle d’avions, de trains. Le Hezbollah et Daech disposent de drones qui peuvent être équipés d’armes et les progrès en miniaturisation permettent d’introduire assez de matière explosive dans un laptop pour faire exploser un jumbo jet, sans parler des biotechnologies capables de créer de nouveaux virus

2.Les actions entreprises par l’UE en matière de lutte contre le terrorisme

Vers un rôle plus affirmé de l’Union en matière de sécurité intérieure.

Le traité de Lisbonne a changé considérablement les choses en matière de sécurité intérieure en instaurant une compétence partagée entre les Etats membres et l’UE mais dans la pratique, les Etats membres interviennent encore pour 90% et l’Union pour 10% ; celle-ci intervenant plutôt en support des Etats membres. Le support de l’UE aux Etats membres en matière de sécurité s’est donc concrétisé par l’instauration de législations et de mécanismes communs (par exemple, la création du mandat d’arrêt européen), la création d’agences comme Europol ou Eurojust, la mise en place de bases de données comme le « Schengen Information System – SIS », le développement de programmes financiers, …

L’immigration récente a montré que plus d’un million de personnes peuvent entrer sans documents dans l’UE et les attentats que les terroristes peuvent se mouvoir sans trop de difficultés dans l’espace Schengen. Le citoyen européen est dès lors demandeur, comme le montre les sondages, de plus d’Europe en matière de sécurité. C’est la raison pour laquelle Jean-Claude Juncker a lancé le concept de l’Union pour la sécurité, sur le même schéma que l’union monétaire, et a nommé un commissaire à temps plein en charge des questions de sécurité.

Plus de répression et de contrôles.

L’Union a beaucoup travaillé à l’amélioration de la collecte, l’échange et l’analyse des renseignements. De ce fait, l’alimentation des bases de données s’est améliorée significativement et on compte actuellement 73 millions de données dans le SIS, qui connecte 30 pays et a été consulté 4 milliards de fois en 2017.

Au niveau des frontières, on a modifié le code Schengen pour permettre un contrôle systématique (et non plus aléatoire) des européens qui franchissent la frontière extérieure et Frontex est devenu un vrai corps de gardes-frontières.

On a créé des hotspots en Italie et en Grèce pour que toutes les agences qui doivent collaborer (Frontex, Europol, Eurojust, les officiers de liaisons nationaux, l’agence responsable des demandeurs d’asile, …) travaillent au même endroit avec accès aux différentes bases de données dont on est en train d’améliorer l’interopérabilité.

L’Union a aussi travaillé à la définition judiciaire du terrorisme en adoptant une directive qui reprend tous les comportements possibles qui peuvent être qualifiés de terrorisme, y compris le fait de partir combattre à l’étranger.

Plus de prévention.

Pour agir en matière de prévention, il faut d’abord comprendre comment quelqu’un se radicalise. On a longtemps cru que c’était un processus lent et que cela ne pouvait pas se faire seul sur internet mais les exemples récents montrent que ce n’est pas vrai et que des jeunes se radicalisent en effet de manière isolée et très rapide.

On peut toutefois identifier 3 séries de facteurs de radicalisation qui vont varier en intensité selon les individus et les pays : il y a d’abord les raisons objectives liées à des problèmes d’intégration, de discrimination notamment à l’emploi, de xénophobie, d’identité, d’injustice (notamment entre chiites et sunnites) ; puis il y a l’idéologie mais sur laquelle les avis des experts divergent ; enfin il y a les facteurs de facilitation comme la prison, internet et les organisations salafistes.

Pour faire de la prévention, il faut travailler sur tous ces facteurs à la fois. La Commission a mis en place le Radicalisation Awareness Network – RAN, un réseau de 3000 praticiens de terrain qui regroupe du personnel de prison, des éducateurs, des travailleurs sociaux, du personnel judiciaire, ceux qui connaissent internet, des victimes pour identifier ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Il faut aussi détecter les changements de comportement pour intervenir de façon précoce et pour cela former les policiers de quartier, les travailleurs sociaux, les enseignants, sensibiliser les familles et avoir recours au « big data Analytics ».

Plus de collaboration avec les pays voisins.

Les ministres des affaires étrangères ont demandé à la Haute Représentante pour la politique étrangère, F. Mogherini, de concentrer les efforts sur le voisinage immédiat de l’Europe qui a un impact direct sur notre sécurité intérieure et de nouer des partenariats de sécurité avec la Tunisie, l’Algérie, le Maroc, la Turquie, les Balkans occidentaux, … L’Europe a, par exemple, débloqué un budget de 23 millions pour professionnaliser la police tunisienne, améliorer les politiques de prévention et la justice et éviter les violations des droits de l’homme qui constituent un facteur majeur de radicalisation dans les pays arabes.

En ce qui concerne les pays du Golfe, l’Europe a tardé à s’engager. Un des facteurs de déstabilisation tient à l’opposition de plus en plus forte entre l’Arabie Saoudite sunnite et l’Iran chiite et leur compétition pour le leadership régional. Il faudrait donc essayer de rendre cette compétition plus positive, autrement que par des guerres par procuration.

3. Les défis de l’UE pour le futur

Agir au niveau d’internet.

Internet n’est pas seulement le moyen de propagande du califat virtuel de Daech, encore bien actif, c’est aussi l’outil par excellence pour la collecte des preuves digitales et les Etats-membres ont dès lors demandé à la Commission d’instaurer un dialogue efficace avec les géants de l’internet – Google, Facebook, Twitter,… pour obtenir la suppression des contenus illégaux. Il y a eu 30.000 signalements de contenus jugés illégaux par Europol dont environ 90% sont retirés contre 30% pour les signalements par un utilisateur lambda. Pour être efficace et pouvoir agir avant qu’un contenu ne se répande sur la toile de manière irrécupérable, il faut pouvoir agir dans l’heure. Il faut donc pousser ces sociétés à mettre en place de la détection automatique grâce à l’intelligence artificielle.

L’accès plus rapide aux données de preuve permet également d’intercepter les gens avant qu’ils ne partent dans des zones de combat. Cela pose le problème de l’accès aux données, généralement hébergées dans des clouds en Californie, et aux clés de chiffrement. La Commission et la Belgique travaillent sur une législation pour que, quel que soit l’endroit où se trouve la donnée, la police puisse avoir accès à une donnée internet s’il y a des critères de rattachement suffisants (lié à un crime en Belgique par exemple).

Les sociétés de l’internet sont opposées à la divulgation de leurs clés de chiffrement, même aux autorités policières et judiciaires, et on peut le comprendre car ouvrir une brèche dans ce domaine rend le système vulnérable à tous les types d’attaques, y compris par la mafia russe ou l’espionnage chinois. On peut contourner cette question du chiffrement en travaillant non pas sur les contenus des messages mais sur l’exploitation des métadonnées (Qui envoie des messages à qui ? Qui est relié à qui ? Quelles modifications dans les fréquences ? Quels déplacements ?..) Cela permet d’identifier des changements de comportements suspects. A ce titre, un arrêt de la Cour de justice européenne dans l’affaire Tele2 en Suède risque de compliquer terriblement le travail des enquêteurs, y compris sur les métadonnées car la Cour estime que la collecte généralisée de données est contraire au droit fondamental au respect de la vie privée.

Poursuivre les progrès engrangés en matière d’échanges de données.

En matière d’échange de données, il faut mettre des balises afin de protéger la vie privée mais il faut aussi rester raisonnable dans l’équilibre vie privée – sécurité et il est absurde, dans certains contextes, de vouloir ériger la protection de la vie privée en droit absolu, en valeur supérieure à toute autre comme certains en Europe ont tendance à le faire, à tel point que l’Union Européenne refuse qu’Europol partage des données avec des Etats voisins qui n’offrent pas les mêmes garanties en matière de protection de la vie privée et de droit fondamentaux.

Il faut saluer la collaboration nouvelle entre Europol et Frontex qui permet de mettre en commun le monde de l’immigration, de l’asile et des frontières avec celui de la sécurité, de façon professionnelle. L’échange de données entre policiers et espions, c’est-à-dire le croisement du monde du contre-terrorisme et du contre-espionnage, est aussi quelque chose d’assez neuf.

En résumé, l’UE a beaucoup travaillé sur la collecte des données, sur le partage des informations mais il y a moyen de faire davantage dans le domaine de la biométrie et des informations collectées sur le champ de bataille. La difficulté réside moins dans la collecte des données que dans l’analyse de celles-ci, surtout vu la quantité à traiter afin de déterminer le « tipping point » c’est-à-dire le moment où une personne radicalisée est sur le point de basculer, de passer à l’acte.

Travailler à la prévention.

La prévention est large et passe par l’éducation, la culture, le sport, l’intégration, le développement urbain, l’accès à l’emploi … C’est développer des projets culturels originaux comme celui du directeur de la Monnaie qui a formé 250 jeunes de Molenbeek au chant pour les faire jouer un opéra, Sinbad, qui se passe en Syrie ; c’est encourager les modèles comme la mère d’une des victimes de Mohammed Mera qui va faire de la sensibilisation dans les écoles et les prisons ou encore mettre en place des programmes Erasmus virtuels (principe de classes en Europe et dans le monde arabe qui suivent à distance le cours donné par un même professeur). Cela passe aussi par des programmes de réhabilitation en prison et hors des prisons.

Il faudra aussi un jour traiter la question de l’islam radical et arrêter de dire qu’il n’y a pas de lien entre terrorisme et islam radical, en tout cas avec le salafisme dont l’idéologie est répandue dans de nombreux foyers par le biais des télévisions satellitaires qui n’hésitent pas à traiter les non salafistes de coufards (de mécréants) et à prôner la suppression des non-musulmans. Cette interprétation de l’islam est devenue dominante alors qu’au départ, c’est un courant minoritaire de l’islam. Il faut éviter que les musulmans qui se battent contre le salafisme ne se sentent pas soutenus. Il faut créer les conditions pour permettre la diffusion des interprétations multiples.

Après l’exposé, la soirée se poursuivit par un débat et un verre de l’amitié qui permit à de nombreux participants de poser directement leurs questions à Gilles de Kerchove.

Merci à Isabelle Vienne pour la réalisation de ce compte rendu.